Garry Kasparov

Big Brother vous observe... Et vous écoute...

Garry Kasparov, 27 septembre 2018

Garry Kasparov revient nous parler de l'évolution rapide du paysage technologique et de son rôle dans la préservation de la démocratie.

Nous sommes ancrés dans la technologie. Nos appareils sont toujours sous tension et connectés, et nous aussi. Nous faisons défiler les notifications de nos smartphones le matin, écoutons des podcasts en allant au travail, passons des journées entières devant un écran d'ordinateur et, une fois rentrés chez nous, consultons la dernière offre de nos services de streaming favoris.

Ce rituel apparent montre à quel point nous nous habituons rapidement aux nouvelles technologies et nous les tenons pour acquises. Outre l'ordinateur de travail, les autres activités n'existaient même pas il y a de cela 10 ans. Et ce ne sont là que les connexions avec lesquelles nous interagissons directement. Nos téléphones, nos voitures et nos maisons mènent d'innombrables activités en arrière-plan, transformant même des aspects cachés de notre vie en données.

Il est important de noter à quel point nous devenons rapidement indifférents face à des éléments qui auraient relevé de la science-fiction il y a une génération. Nous devons réfléchir aux implications de ce processus avec des formes de technologie encore plus personnelles. Malgré l'omniprésence des outils numériques dans notre vie, de nombreuses variantes inédites commencent à s'implanter et ont encore beaucoup de chemin à parcourir avant de s'ancrer dans notre quotidien. Prenez Alexa, l'assistant virtuel d'Amazon. Presque tous les millions de clients satisfaits du système ont obtenu une réponse farfelue à une question, raté un rendez-vous planifié ou manqué de lire un e-mail, ou entendu le rire inquiétant signalé par de nombreux utilisateurs. Ces dysfonctionnements rendent les anecdotes amusantes, occultant les inquiétudes suscitées par le potentiel de surveillance de ces dispositifs.

La collecte et l'analyse de données biométriques, que j'ai évoquées dans mon précédent article, comptent parmi les domaines technologiques qui progressent le plus rapidement. Comme indiqué, les innovations comme les trousses de tests génétiques à domicile manquent de fiabilité compte tenu de l'état actuel de la recherche. Toutefois, des sociétés et des gouvernements aux États-Unis et à l'étranger mettent déjà en place des systèmes de surveillance biométrique à grande échelle,qui seront opérationnels lorsque la technologie sera au point. Les préoccupations individuelles en matière de protection de la vie privée dont j'ai parlé plus tôt ne font pas le poids face à la menace d'une multitude de données biométriques centralisées sur les travailleurs et les citoyens. Ce n'est pas parce que ces technologies en sont aux premiers stades de leur développement et qu'elles sont souvent primitives que nous devons en ignorer les futurs risques. Nous devons nous tenir prêts à relever les défis de la surveillance biométrique à l'échelle de la population avant qu'elle ne devienne réalité.

Restons avec Amazon. La société a récemment breveté un bracelet connecté capable de surveiller le mouvement des mains d'un employé. Ce système n'est encore qu'un concept et pourrait ne jamais s'implanter sur le lieu de travail, mais les problèmes éthiques qu'il pose méritent de s'y attarder. Compte tenu de la redoutable efficacité exigée dans les entrepôts Amazon (et qui a coûté la vie de sept employés depuis 2013), il n'est pas difficile d'imaginer de quelle façon un tel dispositif pourrait tourner à l'exploitation, poussant les employés à atteindre des niveaux inhumains de productivité. Cette histoire rappelle le film de Charlie Chaplin Les Temps modernes, dans lequel l'ouvrier devient l'esclave de la machine. Si une machine est capable de juger des performances d'un employé, peut-être devrait-elle se charger de ses tâches dès le départ ! Mieux vaut être remplacé par un robot que d'être traité comme tel.

Walmart (lien en anglais), un important concurrent, travaille actuellement à la mise au point d'un système de surveillance audio qui permettra d'écouter les échanges des caissiers avec les clients. Il évaluera les performances en fonction de l'efficacité de la mise en sac, de la rapidité avec laquelle le tapis se déplace et même du contenu des conversations. Ce type de développement donne aux sociétés un énorme pouvoir sur leurs employés. Bien que de tels outils puissent être utilisés pour améliorer la productivité d'une manière profitable aussi bien aux employés qu'aux employeurs, ils peuvent rapidement devenir intrusifs. Vos droits à la vie privée et à l'autonomie cessent-ils d'exister à partir du moment où vous pointez au travail ? Cette surveillance constante peut générer un stress difficile à comprendre, du moins pour quiconque n'a jamais vécu dans un état totalitaire où cette pratique était monnaie courante.

La surveillance se développe également au niveau des gouvernements, la Chine en étant un parfait exemple. Là encore, une partie de la technologie impliquée est quelque peu rudimentaire. Un journaliste qui s'est récemment rendu dans la ville de Zhengzhou a pu essayer les lunettes de soleil à reconnaissance faciale utilisées par la police et a conclu qu'elles n'étaient finalement pas très utiles. Les lunettes, connectées à un petit appareil photo relié à un mini-ordinateur, comparent les photos des individus à une base de données d'images, de noms et de numéros d'identification nationaux. Le processus en lui-même reste bancal et, du fait que la population tend à éviter de se retrouver dans la ligne de mire de ces appareils, l'effet global est décevant. Mais imaginez le résultat si la vitesse, la précision et la simplicité d'utilisation étaient améliorées, ne serait-ce qu'un peu. (Cela ne se limite pas aux visages humains, bien sûr. Dans de nombreux pays, la police utilise régulièrement des scanners de plaques d'immatriculation qui recherchent et enregistrent automatiquement chaque voiture à portée.)

Nous devons nous pencher, entre autres, sur les questions de propriété. Les sociétés possèdent tout ce que les employés font sur leur ordinateur de travail, mais qu'en est-il de tout ce qui se dit à voix haute dans leurs locaux ? Les données biométriques constituent la prochaine étape de la lutte pour la protection de la vie privée. Les entreprises peuvent-elles faire valoir la nécessité d'utiliser des données de reconnaissance vocale pour surveiller leurs employés ? Les gouvernements peuvent-ils utiliser les logiciels de reconnaissance faciale d'une manière qui n'enfreigne pas les droits individuels ? Qui a accès aux données ? Combien de temps sont-elles stockées, et par qui ?

Tout en réfléchissant aux réponses à ces questions, nous devons rester conscients de ce que nous pouvons réglementer ou non. Des lois telles que le Règlement général sur la protection des données (RGPD) récemment entré en vigueur en Europe ont leur importance. La mise en place de règles internationales uniformisées renforcera davantage la transparence et la responsabilité. En parallèle, le domaine du numérique évolue rapidement et il devient impossible de légiférer dès qu'un nouvel outil intègre le marché.

Au-delà des réglementations spécifiques, il convient donc d'instaurer un cadre international solide fondé sur des valeurs et des institutions partagées et qui constituera un précédent juridique et éthique. Les solides alliances conclues par les nations démocratiques constituent le meilleur rempart contre les gouvernements autoritaires, qui sont les plus susceptibles d'utiliser les outils numériques pour surveiller leurs citoyens et, plus important encore, d'utiliser cette surveillance pour les persécuter et les opprimer.

Le seul moyen vraiment efficace de combattre ce type de contrôle digne d'un roman d'Orwell et qui pourrait tenter aussi bien les entreprises privées que les institutions publiques est de renforcer les gouvernements et institutions démocratiques. La structure et les théories des institutions internationales devraient refléter l'évolution rapide du paysage technologique et sa pertinence pour la préservation de la démocratie. Lors du dernier sommet organisé à Bruxelles, les alliés de l'OTAN ont créé un nouveau Cyberspace Operations Centre (Centre d'opérations liées au cyberespace) qui peut tirer parti des cybercapacités de protection mutuelle de chaque État membre. Les paroles et les groupes de travail doivent se traduire en actions. Nous verrons si cette étape marque un tournant substantiel. Dans l'immédiat, elle instaure un climat favorable, attestant que les nations démocratiques du monde font front face aux menaces technologiques et qu'elles travailleront ensemble pour s'assurer que la technologie est utilisée dans le respect de la liberté humaine, de l'innovation et du développement.

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